Projet Tandem Jeunesse #9
Félins de l'Amour

Réalisé par...

Anaïs Vially auteur

Rêver, espérer, croire, s’émouvoir, ressentir, imaginer, aimer, vibrer, voyager, créer, découvrir, saisir, lire, écrire, écrire un peu, écrire beaucoup, écrire passionnément, écrire toujours… les mots du bonheur, les maux de la Terre. Rencontres foisonnantes, découvertes surprenantes, quel bonheur de me joindre à vous tous !

Marion Ségissement illustratrice

Je dessine depuis toujours sur mes coins de cahiers. Avec Toshop, je m'amuse maintenant à améliorer ce que je fais sur le papier. J'ai deux enfants et suis passionnée de littérature jeunesse.

Informations

Livre (album, BD, ...)
Nouvelle fiction
7 - 12 ans, enfants scolarisés
environ 3956 mots, 16991 signes

Résumé

Aventures félines aux confins de la Mandchourie, le long du fleuve Amour. Une jeune femelle adoptée est en quête de son identité. Mais, félins à pois ou félins à rayures, ont-ils encore une place ? Ce projet s'accompagnerait d'une documentation illustrée sur ces derniers fauves qui (sur)vivent entre la Chine et la Russie.

Illustrations

Texte

Les Félins de l’Amour

 

Chapitre 1

Le ciel s’était chargé de lourdes nuées couleur de charbon. L’orage arrivait et promettait d’être terrible. Les animaux flairaient le danger imminent et se réfugiaient dans leurs tanières. Un fauve tacheté se faufilait entre les arbres, portant dans sa gueule son bébé qui n’osait pas bouger, les pattes recroquevillées et la peau du cou tendue. Cette mère et sa petite avaient dû fuir leur caverne. Elles erraient dans l’immensité mandchoue, le long du fleuve Amour, à la recherche d’un nouvel abri. La tempête se rapprochait dangereusement, un éclair avait zébré la pénombre puis le tonnerre avait grondé. Elles avançaient prudemment, scrutant les lieux, guettant la moindre opportunité. Soudain, la foudre frappa un grand arbre qui s’effondra avec fracas sur l’animal. Le choc projeta la petite au loin. Maman ! Le cri se perdit dans le tumulte. Les animaux couraient, volaient, rampaient aussi vite qu’ils le pouvaient. Effrayée, la petite tourna un instant autour de l’arbre embrasé, pleurant en silence dans la forêt affolée, puis s’en alla brusquement. Elle devait échapper au feu si elle voulait avoir la vie sauve. Elle s’enfuit, errant à travers la forêt, sans repères, s’arrêta brusquement, flaira, puis reprit de plus belle sa course folle. Elle fuyait les flammes, fuyait l’orage, fuyait la peur.

Elle aurait voulu se blottir contre sa mère, sentir sa fourrure douce et chaude. Sa mère l’aurait poussée de son museau, l’aurait léchée et rassurée. Mais la chaleur maternelle disparaissait dans la nuit, devenant un lointain souvenir. Elle était encore si jeune, elle ne connaissait rien de la vie et de ses dangers. Qu’allait-elle devenir, seule dans ces bois infinis, incapable de chasser, incapable de se défendre ? Elle devait trouver un abri, se reposer avant tout. Elle aurait d’ordinaire été une proie facile mais en cette nuit de désolation, personne ne songeait à elle. Tous se terraient et ne pensaient qu’à échapper au désastre. Elle chemina ainsi de longues heures tandis que la tempête faisait rage. L’aube pointait à l’horizon. Elle était parvenue sur un autre territoire, tout ici lui était étranger. Le sol n’était plus couvert de mousses ni de fougères fraîches, la forêt devenait épaisse, les odeurs autres. Elle était épuisée. Elle entendait le fleuve gronder en contrebas. C’est alors qu’elle aperçut une faille dans la roche.

 

Chapitre 2

Tremblante, je suis arrivée devant la grotte. Le tonnerre avait cessé de gronder depuis longtemps, le vent s’était calmé, mais la pluie continuait à se déverser sauvagement. Il fallait que je me repose, je marchais depuis une éternité, j’étais exténuée et transie de froid. Je pénétrai sans hésiter la cavité rocheuse épargnée par le déluge et m’effondra.

Des halètements me tirèrent de mon sommeil. Combien de temps avais-je dormi ? Je n’avais pas senti la présence d’un autre animal. Intriguée, je m’approchai. Un grand félin rayé était allongé sur le flanc. Il grogna en me sentant venir. Malgré ses avertissements, je ne pouvais pas me résoudre à partir, j’étais happée par sa présence chaude, fascinée par sa puissance. Il ne bougeait pas, était-il blessé, malade ? Je me mis assise et l’observai à bonne distance. Alors j’ai vu un chaton sortir, puis un deuxième, et un troisième. Le grand fauve mettait bas. La mère nettoya ses petits à grands coups de langue. La pluie tombait toujours en trombe, masquant les odeurs et les cris qui auraient pu signaler leur présence. Deux petits moururent presque aussitôt, trop faibles. Après s’être fait toiletter, le petit qui restait téta. La faim me tordait le ventre. L’odeur du lait chaud me chatouillait les narines. Je m’approchai précautionneusement. La mère gronda mais je l’ignorai. J’étais sans forces, elle était ma seule chance de survie. Que se passa-t-il en elle ? Son instinct aurait dû m’interdire d’approcher son petit. Etait-ce la perte des autres chatons ? Sentait-elle ma détresse ? Elle reposa la tête et cessa de grogner. J’étais à deux pas. Elle me laissa venir jusqu’à elle et la téter. Je bus goulûment. Puis elle lécha à nouveau son petit, et me lécha. Elle m’avait adoptée. Nous nous endormîmes tous trois en ronronnant, alors que le bruit de la pluie clapotait contre la roche.

 

Chapitre 3

Un petit félin orphelin eut ainsi la chance de survivre malgré la rudesse de la nature. La tigresse veillait avec amour sur ses deux petits, un mâle qui grandissait à vue d’œil, et une femelle au pelage tacheté, si semblable et pourtant si différente d’eux. Elle les nourrissait, les dorlotait, leur enseignait à reconnaître les mille dangers qui les menaçaient. Elle leur interdisait de bouger lorsqu’elle partait en chasse, les reconduisant inlassablement à leur abri, les bousculant gentiment pour tenter de les raisonner. Ils finissaient alors par s’endormir blottis l’un contre l’autre. Ils tétaient jusqu’à plus soif lorsqu’elle rentrait, après avoir goûté un peu de la viande fraîche qu’elle leur rapportait. Ils aimaient son odeur, la chaleur de sa fourrure et son lait chaud. Elle jouait en les faisant rouler par terre de sa grosse patte. Elle était douce et autoritaire à la fois. Patiemment, elle les éduquait, les préparait à affronter la vie sauvage.

Bientôt ils apprirent à chasser : repérer les bonnes proies, mesurer le danger, se tenir en embuscade. Patauds les premières fois, ils devinrent de plus en plus agiles. La chasse leur permettait de déployer leurs armes et leur habileté s’affûtait avec le temps. La mère leur dispensait tout son savoir, leur apprenait les ruses pour leur survie. Car un jour il leur faudrait se débrouiller seuls. Les tigres sont des animaux solitaires.

Sous l’attention d’une mère aimante et protectrice grandirent deux petits félins de l’Amour. Les jours et les semaines s’écoulaient, remplis de grandes joies et de petites peines. Des éclairs rayés traversaient la forêt, suivis d’éclairs tachetés. Zones d’ombre, taches de lumière… A rayures ou à pois, leurs robes se fondaient dans la nature. Les rayures permettaient de se camoufler dans les hautes herbes et les sous-bois, les taches reflétaient les lueurs mouchetées des feuilles virevoltant.

 

Chapitre 4

Mon frère devenait plus grand que moi, lui si chétif les premiers jours, désormais il me dépassait. Aveugle, sourd et sans dents à sa naissance, il avait bien changé depuis. Il portait déjà en lui la grâce féline, et malgré sa maladresse, la férocité des grands fauves transparaissait parfois dans son regard perçant. Nous jouions comme des fous, nous chamaillions, nous épiions puis bondissions l’un sur l’autre inlassablement. Nous mordillions nos pelages encore duveteux et roulions indéfiniment sur le tapis de la forêt, jusqu’à ce que nous heurtions le tronc d’un arbre. Sonnés, il nous fallait quelques instants pour reprendre nos esprits et nous recommencions alors de plus belle. A travers ces jeux, nous testions notre force et apprenions à nous battre. Nous nous exercions à chasser, à maîtriser notre puissance et notre fougue, à nous glisser sous la gorge de l’adversaire pour pouvoir ensuite la trancher d’un coup de patte ou de croc.

Notre mère était majestueuse : magnifique pelage rayé, démarche souple, yeux dorés, grand corps musclé, chasseur et pêcheur rapide et efficace, féroce comme une tigresse ! Je l’admirais. Je l’aimais et la redoutais. Elle nous emmenait désormais en maraude avec elle lors de ses escapades nocturnes, pour nous enseigner l’art de la chasse. Immobile, tapie contre le sol, elle approchait sans bruit, en rampant. Elle faisait alors un bond impressionnant et terrassait sa victime d’un seul coup de patte. Nous l’observions attentivement, sa force et son agilité nous émerveillaient. Ses coups de griffes et ses crocs étaient légendaires. Tous la craignaient. Armée jusqu’aux dents, elle régnait en seigneur sur son territoire.

Nous formions une bien étrange famille : elle, noble et beau félin, mon frère, petit prince rayé, et moi, mouchetée. Car ma robe était recouverte de taches. J’étais une petite tigresse à pois et personne ne questionnait ma différence. Moi seule semblais l’avoir remarqué. Ces pois m’interpellaient, ces taches m’étonnaient, me dérangeaient presque. Le souvenir vague d’une autre vie flottait en moi, mais tout était flou, indistinct. Je creusais ma mémoire mais n’y trouvais rien. Et plus je tentais de comprendre ce trouble, plus mon esprit se brouillait. Ce pelage tacheté m’intriguait et pesait chaque jour davantage sur mon cœur. Que signifiait-il ? Je sentais qu’il portait mon histoire. Il signait ma particularité. Un malaise grandissait au fond de moi.

 

Chapitre 5

Les souvenirs de la petite s’étaient taris avec le temps. Elle avait oublié la violente tempête, la mort de sa mère biologique, la fuite éperdue à travers la forêt, oublié son arrivée dans la tanière de la tigresse qui mettait au monde ses petits. Cette nuit lointaine était enfouie profondément en elle, ces événements s’étaient perdus au fond de sa mémoire.

Le printemps était arrivé tardivement. La nature reprenait vie après le long sommeil hivernal. Les arbres resplendissaient, les eaux des ruisseaux couraient avec un bruit joyeux, heureuses de se frayer un chemin et de retrouver leur liberté. Les oiseaux sifflaient, les écureuils sortaient de leur cachette et se prélassaient dans les rayons chauds et dorés qui passaient entre les troncs des arbres. La lumière pénétrait jusqu’aux recoins les plus perdus de Mandchourie. Iris bleu pâle, orchidées, campanules, violettes, muguets… les fleurs parfumaient et coloraient ce paysage enchanteur. Profusion de senteurs délicates et bruits multiples de la vie sauvage.

L’hiver avait été glacial. Un tapis de neige épaisse et duveteuse avait recouvert le sol gelé durant de longs mois. Protégés par leur grosse et épaisse fourrure, les tigres dormaient paisiblement la journée, dans leur tanière protégée du vent et du gel. Ils sortaient le soir inspecter leur territoire et chasser. Les animaux affaiblis avaient été des proies faciles pour eux. Les petits avaient bien grandi, ils étaient à présent de jeunes félins agiles, à l’allure souple et aux mouvements silencieux. Ils savaient désormais chasser de petites proies. Marcassins, faons, lièvres, ils avaient fait leurs griffes et leurs crocs sur ces petits animaux. Ils savaient à quel moment bondir sur leurs victimes et comment les attaquer. Les jeunes fauves étaient devenus rivaux : le frère grondait et sifflait lorsque sa soeur s’approchait, crachait même parfois. Le temps des jeux était déjà loin. C’est ainsi que la nature allait.

 

Chapitre 6

Dans mon cœur battait une colère sourde, une colère muette, une colère aveugle. Une tristesse infinie résonnait en moi, grandissant avec l’âge. Pourquoi cette différence ? Pourquoi ces pois grotesques ? Pourquoi n’étais-je pas comme ma mère tigre ? Mon frère était devenu méchant. Il rugissait et me battait de sa grosse patte lorsque je l’approchais. Ses regards dédaigneux roulaient sur moi, ses feulements grondaient comme le roulement du tonnerre. Le chagrin et l’incompréhension gonflaient mon cœur d’amertume. Un nuage aussi noir qu’une nuit sans lune planait au-dessus de moi. Notre territoire n’était pas assez grand pour contenir mon chagrin. Je laissais dériver mes pensées vers le lointain, par-delà les frontières de nos terres.

Il avait beaucoup plu ces derniers temps. Les arbres avaient l’air de pleurer. De grosses gouttes tombaient de leurs branches. Dressée sur mes pattes arrière, j’aiguisai mes griffes haut sur un tronc d’arbre en les enfonçant dans l’écorce puis en descendant le long du tronc. De profondes entailles marquaient désormais l’arbre. Ma vie m’appartenait. Je devais partir en quête de mes racines. Mon temps auprès de ma mère était révolu, j’avais exploré chaque recoin de son territoire, il était temps d’aller au-devant d’un autre territoire, le mien. Il me fallait désormais affronter seule mon sort. Mes taches étaient porteuses de mon identité, de ma nature véritable, et elles avaient un secret à me révéler. Car j’étais moi, j’étais ainsi, j’étais unique. Je devais aller au-devant de ma destinée, parcourir cette vaste région de montagnes boisées et de torrents argentés pour y trouver ma place. Je décidais de partir dès le crépuscule.

 

Chapitre 7

La jeune tigresse s’en était allée, désormais prête à affronter sa vie en solitaire. Elle cherchait un nouveau territoire et espérait rencontrer dans sa quête d’autres tigres mouchetés. L’inconnu l’effrayait un peu, elle aimait le réconfort de son foyer, elle se sentait protégée auprès de sa mère qui lui avait appris à se nourrir, se défendre, se soigner. Mais elle ignorait encore tant de choses ! Elle avançait à travers les arbres, aux aguets, tous sens en alerte pour repérer les dangers qui pouvaient la guetter. Elle passait inaperçue dans l’ombre des arbres, sa robe était une véritable tenue de camouflage. Elle parcourait l’immensité depuis des jours déjà. Elle était un fauve de passage, un vagabond des bois à la recherche des siens et d’une place où vivre.

Elle venait de chasser une belle proie. Un chevreuil s’abreuvait à la rivière. Repérer le bon animal, l’approcher sans se faire voir, le saisir, le mettre à mort. Tel était le rituel. Elle émergea des fourrés, bondit sur la bête par surprise et l’étouffa. Elle transporta ensuite sa victime loin des regards indiscrets et s’apprêtait à commencer son festin lorsqu’elle flaira un tigre mâle, sans doute le résident des lieux. Il valait mieux éviter les conflits lorsqu’on était une nomade et ne pas se confronter aux autres félins. Elle devait déguerpir coûte que coûte. Mais la faim la tenaillait. Si elle abandonnait là son déjeuner, quand se présenterait à nouveau une aussi belle opportunité ? Elle ne pouvait pas cacher la carcasse dans un fourré comme d’habitude, car alors le tigre la dévorerait. Ici chacun luttait pour sa survie. Son repas devait être mis à l’abri des convoitises. Elle scruta les lieux un bref instant. Son intuition lui désignait un grand cèdre tout proche. La jeune tigresse s’élança instinctivement vers l’arbre majestueux en traînant le chevreuil agrippé dans sa gueule. Grâce à la force de ses mâchoires, à la puissance de son thorax et de ses pattes, elle réussit à monter sa proie dans l’arbre au tronc presque vertical et aux grosses branches confortables. Elle suspendit sa victime hors de portée de l’ennemi.

 

Chapitre 8

J’étais étendue sur une branche, auprès de ma carcasse à moitié dévorée. J’étais repue. Je songeais à ma mère et à mon frère. Pourquoi ne montions-nous jamais aux arbres ? Ce réflexe primitif s’était imposé à moi le plus naturellement du monde. Pourquoi n’avais-je jamais auparavant eu ce comportement instinctif ? Etait-il possible que ma mère ne soit pas sa mère ? Etais-je un tigre ? De nombreuses questions auxquelles je n’avais pas de réponse se bousculaient dans ma tête.

Ainsi perchée je me sentais en sécurité, je n’étais plus exposée aux menaces qui pesaient sur la terre ferme. Mon instinct m’avait guidée. Mon corps taillé pour l’agilité me permettait de monter aux arbres. Le refuge parfait. J’étais même une excellente grimpeuse. Quel don fantastique ! Ma vie en était toute transformée, et ce cadeau du ciel m’émerveillait. Cette révélation me remplissait de joie et d’allégresse, je sentais que je touchais au but, que bientôt je saurai qui je suis, je comprendrai. Et pour l’heure j’escaladais, je sautais, je hissais… J’emportais mes proies en haut des arbres pour les dévorer en paix et les mettre à l’abri des charognards. Je faisais aussi de longues siestes sur les branches, me prélassais avec bonheur. J’aimais lézarder au soleil.

Nez au vent, je flairai soudain une odeur mordante. Le ciel s’était empli d’une nuée d’oiseaux fuyant une épaisse fumée grise. La forêt était en feu ! Il fallait fuir. Cette odeur, cette agitation, ce crépitement qui flottait dans les airs, tout cela me semblait familier. Oui ! C’est alors que tout me revint : l’orage, la foudre qui s’abattit sur l’arbre, l’arbre en feu qui s’écroula, ma mère… Ma mère… Son image m’apparut, yeux perçants, oreilles pointées, longues moustaches, beauté féline et pelage tacheté. Oui, la robe de ma première mère était à pois. Ainsi je n’étais pas fille de tigres.

Je pris la fuite. L’embrasement fut bref, étouffé par la pluie. Je vagabondai longuement à travers les troncs des arbres séculaires. La forêt n’était plus la même, signe que j’avais parcouru une grande distance. L’orage s’en était allé, emportant les pluies avec lui. La lente décrue du fleuve Amour s’était amorcée dans l’obscurité et quelques étoiles apparaissaient dans le ciel. Qui étais-je ?

 

Chapitre 9

Le crépuscule tombait sur la forêt. Un murmure étrange s’élevait ce soir de la terre. La forêt s’agitait, les fougères ondulaient, les herbes vibraient, les feuilles tremblaient… Sifflement des arbres, froissement délicat, craquements et bruissements s’élevaient d’un peu partout. La forêt semblait soulevée par un souffle profond. On pouvait sentir son coeur battre sous la terre. Ce soir la forêt allait parler. Les arbres tenaient déjà conciliabule. Du fond des bois remontait l’ancienne mémoire, la mémoire des temps lointains, lorsque les hommes ne détruisaient pas la nature et ne pourchassaient pas impitoyablement ses bêtes. Lorsque le monde n’était pas laissé aux mains des braconniers. Lorsque les animaux n’avaient pas à craindre les coups de fusil mortels ou les pelleteuses dévastatrices. Du fond de la forêt montait un murmure. Le murmure se gonfla jusqu’à devenir voix, une voix caverneuse résonnant par-delà le fleuve, par-delà les montagnes. Tous purent entendre en cette nuit la tragique histoire des panthères de l’Amour, décimées par l’avidité humaine. La forêt se souvenait, témoignait et commémorait tout à la fois. Elle rendait hommage aux félins de l’Amour et célébrait le retour du petit fauve disparu un soir d’orage, il y a des lunes de cela. La nuit tout entière tremblait. Loups, renards, zibelines, lynx, loutres, lièvres, cerfs, porte-musc, élans, sangliers, ours… tous étaient présents, sens aux aguets.

Au petit matin, la jeune panthère se sentait apaisée. Elle savait à présent qui elle était. Enfin elle comprenait sa différence. Enfin son histoire lui avait été contée. Ce poids qu’elle avait sur le cœur et qui l’oppressait depuis des mois avait subitement disparu. Elle pouvait désormais vivre pleinement sa vie. Car dans l’infini mandchou, une tigresse à pois était devenue une panthère.

 

Chapitre 10

Je reconnais la terre de ma naissance. Mon errance se termine donc ici. La nomade que j’étais a trouvé sa place. Les odeurs me reviennent. Langage imprimé dans la terre. Soif d’exister. Chant des panthères sur les ailes du vent. Chant du soleil, de la pluie, de la terre et des nuages.

Aujourd’hui, mes deux mères me sont apparues en rêve. Elles se tenaient côte à côte devant moi. Elles marchaient à travers la forêt et je leur emboîtais le pas. Le soleil inondait le sentier d’une lumière d’or lorsque nous arrivâmes à la croisée de trois chemins. Elles s’arrêtèrent et se tournèrent toutes deux vers moi. Leur regard m’interrogeait, chacune d’elles semblant m’implorer de la suivre. Ma mère panthère se dirigeait vers la droite. Noble et gracieuse, tout en muscles, elle se tenait dans un mouvement suspendu, sa longue queue recourbée, robe constellée d’ocelles étincelant dans les rayons qui perçaient le bois. Ma mère tigre, plus grande, plus forte, autre beauté féline majestueuse, à l’allure mystérieuse, prenait à gauche. Mon cœur se serrait. Je les embrassai du regard l’une après l’autre, puis continuai mon chemin, tout droit, seule. J’avançais au milieu des arbres, quelque part au loin retentissait le chant mélodieux d’un oiseau. Je me retournai. Mes deux mères, créatures à robe de feu et de lumière, se tenaient immobiles et m’enveloppaient une dernière fois de la force de leur amour.

Le bonheur est ici. Ma place est ici. Je le sens au plus profond de mon être. Je marque alors minutieusement les lieux, griffe soigneusement les arbres. J’inspecte mon domaine. J’ai désormais un territoire à défendre. Aurai-je à me battre pour conquérir ma terre originelle, la terre de mes aïeux ? Je cherche mes semblables. Trouverai-je un mâle auquel m’accoupler ? Vie sauvage, vie de liberté. Appel de la forêt. J’observe mon territoire : infinie patience de la nature qui sculpta ces collines ondulées avec leurs sommets affilés. Un tigre rugit dans le lointain. Un grand-duc semble lui répondre. La nuit revêt tranquillement sa belle robe bleu profond, sans voile, sans nuage, sans brouillard, une robe perlée de mille étoiles. Une étoile filante traverse le ciel au-dessus de l’immensité. Etais-je la dernière panthère de l’Amour ?

 

Ravissant projet : j'adore le petit félin dans son arbre ! Quelle langue ! Cute ;)

une histoire du fond des âges dont la langue roule comme le tonnerre. je trouve l'idée du changement de point de vue, du mode narratif au "je", vraiment intéressante, mais peut-être faite de façon trop régulière.
Un joli projet en forme de quête...

Un projet intéressant tant du point de vue du thème (qui évoque pas mal de sujet) que des illustrations douces et expressives. Bravo!

- Réalisation : Fabrice Mérault & Ln -